Lundi 7 juin 2010 1 07 /06 /Juin /2010 18:26

TURK15428-09AT

Pour ceux qui écoutent la radio le matin, un commentaire d'Alexandre Adler portait Lundi 31 Mai dernier, sur le fait d'armes des forces Israéliennes au large de la bande de Gaza, qui a plus que tendu le climat entre la Turquie et Israel.

 

Sans revenir sur cette dangereuse escalade, je souhaitais saisir cette occasion pour vous parler de la Turquie.

 

En effet celle-ci prise dans la tourmente Palestinienne (à tort ou à raison, là n'est pas la question), en regardant son récent soutien à l'Iran en compagnie du Brésil sur le dossier nucléaire, et sachant que cette année 2010 est l'année de la Turquie en France...(ce qui a été peu relayé dans les médias Français) ..nous nous devions d'entamer, par une série d'articles, le lourd et ancien débat de la Turquie au sein de l'Union Européenne.

 

Mr Adler le disait ce matin-là, il est un fervent soutien à l'intégration de la Turquie dans l'Union, même s'il critique sévèrement l'attitude Turque sur le dossier Palestinien.

Et c'est vrai que la position de Mr Erdogan a changé depuis quelques années, que ce soit vis-à-vis des USA , de l'Europe, et surtout d'Israel depuis moins longtemps.

 

Afin de vous permettre de vous faire une opinion, j'aimerais tout d'abord vous renvoyer à un article écrit en 2009, de Madame Elif Kayi, journaliste, qui avait lancé un débat sur son blog hébergé par le site Mediapart :  link

Son titre :  "Pitié arrêtez de nous parler de la Turquie..!" plaidait d'abord pour un débat dépassionné et peut-être moins partial de la part des différents commentateurs politiques en ce domaine.

 

Je n'ai découvert son article  que très tardivement, en 2010...mais cela m'a permis de découvrir une centaine de commentaires...

Là je dois dire que nos dirigeants devraient lire ces réponses, diatribes, exclamations qui illustrent toutes les  tendances politiques de notre pays, mais surtout la complexité de la perception de la question Turque.

Car au départ , il n'y a de question Turque que parce qu'il y a candidature depuis près de cinquante ans à l'entrée dans la communauté européenne.

 

Ce que j'ai retenu surtout des différents commentaires, c'est d'abord une méfiance générale à l'égard de l'Europe...et oui, du cas Bruxelles...de ces hautes sphères de technocrates qui décident de nos jours de beaucoup de choses et de leur impact direct sur nos vies...

Et c'est pour moi effectivement la première des réticences sur  l'entrée Turque, ce ratage des intégrations trop nombreuses et trop rapides de 2004 et 2007, faisant passer l'UE de 15 à 27 pays, sans concertation véritable des peuples.   

Au fond ce doit être finalement un bon signe,  du ressenti populaire sur l'importance de l'Europe, et donc une volonté de mieux se l'approprier, par une demande originelle de plus de démocratie et de pouvoir pour le parlement ( bras  "armé" du peuple via des élus...).

Certes, mais cela n'aide évidemment pas le dossier Turque, et c'est d'un poids très lourd dans l'inertie négative pour accueillir la Turquie.

Cela ralentit d'autant plus une adhésion potentielle, que travailler à 27 a considérablement alourdi le processus d'évaluation et de décision.

 

L'Angleterre et ses alliés, (dont les USA qui par derrière ont toujours poussé), ont voulu diluer l'Europe la cantonnant à un avenir de gigantesque  supermarché; cela a tellement bien réussi que la construction européenne est bien engluée, ainsi que son fonctionnement, sa représentation et son évolution.

 

La deuxième raison majeure, à mon sens, d'une candidature Turque qui s'éternise, est donc le contrepoids exercé à cet élargissement, illustré par le rejet du lobbying intense des USA pour que la Turquie entre dans l'Union (liée aussi à sa  position au sein de l'OTAN ).  

L'Allemagne et la France ont été claires à ce sujet, que ce soit avec Mr Obama ou ses prédécesseurs.  Et franchement, moi Français, Européen convaincu, je n'ai pas envie que les Américains  viennent me dire quels doivent être les contours de ma  "future fédération..." , ses membres et comment je dois le vivre.

 

En retour, nous pourrions, et devons je le pense, véritablement demander aux Turques, par référendum, s'ils veulent participer à l'Union Européenne...et si les changements de société associés leurs conviendraient.

 

Ces deux facteurs extérieurs aux qualités intrinsèques du dossier Turque ont réellement un poids fort dans la considération par le public de cette candidature.

En effet parlant de qualités, je vais rebondir sur les commentaires pour évoquer l'aspect économique dans cet article, (le politique et le culturel viendront plus tard).

Nous retrouvons les idées type :  "encore un pays pauvre et du sud...."  ( lié à l'élargissement évoqué plus haut ), "encore des immigrés à venir..." (mélangeant des thèses économiques et xénophobes)  et aussi  " encore un pays à bas coûts provoquant une concurrence déloyale..." 

 

Nous avons entendu ces mêmes arguments pour l'Espagne et le Portugal avec leurs fruits et légumes; la Pologne et ses plombiers, pour ne voir aucun plombier nous envahir,  entendre nos agriculteurs se plaindre des sociétés bien françaises de la grande distribution qui les opressent, tout en recrutant massivement des infirmières espagnoles pour combler les vides de nos hopitaux... 

Le facteur économique sera très pratique ici, car il parle en chiffres, et quand on regarde les chiffres de la Turquie on ne voit plus un pays émergent, mais un futur pays riche.

 

La croissance Turque s'appuie sur un développement très proche de la France des années cinquante, son PIB par habitant était de 2000 $ en 1970 pour atteindre les 5200 $ en 2008 (comparable à la France en 1950).

L'important est de voir que le Portugal en était à un niveau proche (5500 $ en 1975) avant son entrée dans l'UE, et qu'il a doublé son PIB depuis ...à 11500 $ en 2008. Idem pour l'Espagne passant de 8700 $ (même période) à plus de 16000 $ aujourd'hui ( pour info France 25 000 $ en 2008).  

 

Cette croissance du PIB va très fortement se poursuivre si nous regardons les exportations qui ont progressé de 17 milliards $ en 1987 pour atteindre 92 Mds $ en 2008 et surtout les importations passant de 10 mds $ en 87 à 116 mds $ en 2008... !

Les Turques consomment donc de plus en plus ...Les dépenses de consommation des ménages ont d'ailleurs été multipliées par 5 en 10 ans...!  Ce qui n'a pas manqué de motiver les investisseurs étrangers puisque de quelques dizaines de millions $ dans les années 80, nous sommes passés à 2 milliards $ en 2000 jusqu'à 30 milliards $ d'investissements en 2008...!

 

Cela veut surtout dire que la Turquie est un relais de croissance très important pour l'Europe, tout comme la Péninsule Ibérique en son temps, et les pays de l'Est depuis peu. 

Pour finir  de vous convaincre sur ce volet, la consommation d'électricité par hab est passée de 90 kwh en 1960 à 2300 kwh en 2008, quant à la consommation de pétrole en kg / hab, elle a été multipliée par 5...

 

Sur un marché commun comme celui de l'Union, un pays en croissance, qui consomme fortement, est aussi un accélérateur de croissance pour les industries et entreprises des autres pays membres de la communauté... 

 

Les débouchées économiques sont à trois heures d'avion de nos entreprises, à nous de savoir les saisir, et même si les esprits chagrins me répondront que les délocalisations iraient grand train, je répondrais non, pour deux raisons : la Turquie voit le nombre de ses emplois dans l' industrie baisser...le taux horaire de la main d'oeuvre n'est déja plus considéré comme bas; et en second, n'entendre que le chantage économique des grandes compagnies type Renault, (au sujet de sa Clio 4 qu'ils voulaient en Turquie pour raison de moindre coût..), c'est ne voir que les  problèmes relationnels (réels) entre nos syndicats Français et ces mêmes dirigeants d'entreprises, et non la très forte productivité des salariés Français (la meilleure d'Europe).   

 

La modernisation de la Turquie est, comme je le disais plus haut, trés révélatrice dans la répartition de ses emplois; en 30 ans, les emplois dans l'industrie qui représentaient 35 % des salariés ont fondu à 23%. L'agriculture qui employait plus de 50% des actifs en 1988, n'est plus qu'à 25% en 2008...ceci pour voir les emplois de services passer de 30% en 1990 à 50 % en 2008...

Alors quid de la question anxiogène des invasions d'immigrés...? il y a  émigration quand  la prospérité n'est pas présente dans un pays et que le taux de chômage explose...ce dernier a oscillé en Turquie entre 7 et 8% durant les années 80 et 90,   pour évoluer depuis les années 2000 entre 9 et 10%...c'est beaucoup ? pas plus qu'en France...

 

Les Turques vont aimer leur pays de plus en  plus...parce qu'il devient prospère...il suffit là aussi pour s'en convaincre de regarder le flux d'immigration, négatif certes,  passer de 400 000 personnes par an, dans les années 80, à moins de 75 000 par an depuis 2000, et stable depuis 10 ans... 

 

D'ailleurs si la population a crût de 28 millions en 1960 à 74 millions en 2008, le taux de fécondité s'est écroulé de 6.3 enfant en 1960 à 2.1 en 2007 passant en-dessous des 2 enfants si la tendance continue en 2010...moins bien qu'en France...typique des pays industrialisés qui rentrent dans le confort...

 

L'IDH Turque, (indice de développement humain), illustrant la synthèse des facteurs économiques politiques et humains est lui  passé de 0.64 dans les années 70 à 0.83 en 2008, similaire à l'indice Français dans les années 80...

 

Voilà la tendance, celle qui me fait dire que les arguments économiques qui bloqueraient l'entrée de la Turquie en Europe ne sont pas recevables, et que nous avons tout intérêt, pour nos entreprises et la prospérité de nos échanges, à faire entrer la Turquie comme membre à part entière de cette Union. 

 

Est-ce suffisant ? Non bien sûr,  car il y a la politique intérieure et même la géopolitique...!  

La géographie dans ce dossier exprime énormément de choses, et là des points plus difficiles apparaissent, voir des points explosifs, que nous essaierons dans un prochain article d'éclaircir pour se faire une opinion.

 

Bonne soirée.

Pelion

 

 

   

Par Pelion - Publié dans : Intégration & membres - Communauté : La voix des Européens
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Commentaires

Je profite d'une journée de grève pour lire cet article, que je n'avais pas vu passer dans mes mails... et que je ne découvre donc qu'aujourd'hui.

Je suis ravi de te voir publier un sujet à propos de la Turquie. Car, je crois que notre opinion personnelle sur cette candidature n'est en fait qu'un révélateur du degré d'attachement à une UE forte. En caricaturant, je crois que les Européens (vraiment) convaincus sont à chercher dans les rangs de ceux qui sont favorables à l'entrée de la Turquie, quelle qu'en soit la date.

Tout simplement parce qu'il s'agit, comme tu le démontres avec cet aspect économique, d'accueillir un pays dont les atouts peuvent permettre à l'Europe de devenir un géant politique et diplomatique. Avant l'affaire de la frégate pour Gaza, la Turquie s'affirmait comme un arbitre reconnu. L'intégrer à l'UE, c'était vouloir faire de celle-ci une association politique recherchant d'abord l'efficacité... au service d'un monde pacifié et démocratisé. Bref, une manière de répandre nos valeurs par le dialogue et l'adhésion volontaire.

Tous les arguments déployés par les anti-Turquie ne sont que des prétextes qui cachent, souvent très mal, la peur des musulmans. Musulmane, la Turquie est aussi un pays laïc. Mais, cela compte peu. Car, si notre ambition est vraiment une Europe politique forte, les considérations religieuses n'ont pas d'importance. Ni même les aspects économiques... à moins de considérer, au contraire, que l'UE a vocation à accueillir des pays en développement pour les aider à se développer plus vite, pour en faire des partenaires commerciaux complémentaires et, au final, en faire des alliés. Ta démonstration va dans ce sens. Economiquement parlant, la Turquie peut devenir un partenaire encore plus précieux qu'elle ne l'est déjà aujourd'hui !

Bonne journée et à bientôt, pour la suite de tes articles sur ce dossier passionnant. Toutes mes amitiés,
Aurélien.
Commentaire n°1 posté par Aurelien Royer le 07/09/2010 à 14h45

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